Augmentation de l'incidence des cancers Le rôle de l'environnement évalué par l'Inserm
Le Dr Guy Launoy, président du réseau français des registres des cancers, explique l'objectif de l'expertise collective de l'Inserm qui vient d'être lancée sur le cancer et les facteurs environnementaux.
QUEL ROLE jouent les facteurs environnementaux dans l'augmentation de l'incidence des cancers ?
Depuis quelques mois, cette question suscite un intérêt croissant, en particulier dans les médias grand public. Avec, souvent, une controverse autour des chiffres spectaculaires cités par certains médecins. « Notre volonté n'est surtout pas d'entretenir la polémique ou de répondre à untel ou untel, mais d'avoir une démarche la plus scientifique et rigoureuse possible pour tenter de déterminer dans quelle mesure l'augmentation de l'incidence et de la mortalité de certains cancers dans notre pays peut être liée à une augmentation du risque environnemental », explique le Dr Guy Launoy, président du réseau Francim des registres de cancers francais et membre du groupe d'experts d'une expertise collective de l'Inserm lancée début avril sur le thème suivant « Cancer : approche méthodologique du lien avec l'environnement ».
Cette expertise a été mise en place à la demande de l'Agence française de sécurité sanitaire environnementale (Afsse). « Notre objectif n'est pas de faire une étude exhaustive sur le thème "cancer et environnement" en général, mais de s'interroger précisément sur le lien entre les facteurs environnementaux et l'augmentation de l'incidence », précise le Dr Launoy, qui dirige par ailleurs au CHU de Caen une équipe Inserm « Cancers et Populations ».
Premier constat ; toutes localisations confondues, le taux de décès par cancer est plus élevé en ]France pour les hommes que dans d'autres pays européens comparables. Le niveau de mortalité par cancer chez les hommes y est ainsi supérieur de 50 % par rapport à la Suède et de 20 % par rapport au Royaume-Uni. « Ces chiffres s'expliquent en grande partie par l'incidence forte des cancers liés au tabac et à l'alcool. Il est d'ailleurs à noter que l'augmentation importante du nombre de cancers du poumon chez les femmes risque à terme de compromettre notre relative bonne place en matière d'incidence des cancers féminins », souligne le Dr Launoy.
Mais l'élément qui a incité l'Afsse à solliciter l'Inserm pour cette expertise collective est surtout la forte augmentation de l'incidence des cancers au cours des vingt dernières années. Entre 1980 et 2000, le nombre de nouveaux cas annuels chez l'adulte en France est passé de 170 000 à 278 000, soit une augmentation de 63 %, un peu plus importante chez les hommes (de 97 000 à 161 000, soit 66 %) que chez les femmes (de 73 000 à 117 000, soit 60 %). « Pour environ la moitié, cette augmentation est due à des évolutions démographiques. Les Français sont de plus en plus nombreux et vivent de plus en plus vieux. Résultat, il y a de plus en plus de cancers », explique le Dr Launoy.
Chez les hommes, les cinq cancers dont l'augmentation proportionnelle d'incidence a été la plus forte sont le mélanome, le cancer de la prostate, le cancer du foie, le mésothéliome de la plèvre et le lymphome malin non hodgkinien. Chez les femmes, il s'agit du mésothéliome de la plèvre, du cancer de la thyroïde, du cancer du poumon et du mélanome de la peau et du rein. « Deux cancers représentent à eux seuls plus de 50 % de ces nouveaux cas supplémentaires : le cancer de la prostate et le cancer du sein. Pour ces deux pathologies, l'incidence a augmenté de manière très importante sans que la mortalité n'évolue. Et il y a de sérieux arguments pour estimer que cette augmentation de l'incidence est moins due à des facteurs environnementaux qu'à une amélioration des techniques de diagnostic et du dépistage, souligne le Dr Launoy. Mais, pour d'autre localisations, la question se pose de manière très directe. Pour les lymphomes malins non hodgkiniens ou les tumeurs du système nerveux central, par exemple, on peut penser que les facteurs environnementaux jouent un rôle important », ajoute-il.
Dans son communiqué annonçant le lancement de l'expertise, l'Inserm souligne que la contribution de l'environnement dans l'apparition des cancers a été suspectée depuis longtemps. « Dès le XVIIIe siècle, la fréquence élevée des cancers du scrotum chez les ramoneurs a été associée à leur environnement professionnel. Au cours des dernières décennies, de nombreux exemples du rôle de l'environnement dans l'apparition de cancers spécifiques ont été établis : tabac et cancer broncho-pulmonaire, amiante et mésothéliome, rayonnement UV et mélanome, trichloéthylène et cancer du rein, etc. », rappelle l'Inserm, en ajoutant qu'il reste encore beaucoup d'incertitudes sur la valeur du risque attribuable aux différents facteurs étiologiques : alimentation, exposition professionnelle, pollution... « L'origine d'une majorité de cancers pourrait être expliquée par les comportements et le style de vie. Cette vision minimise cependant le rôle joué par les agents environnementaux, qu'ils soient ou non des facteurs d'exposition professionnelle, et pour lesquels une relation causale est d'ores et déjà mise en évidence. La part effective de l'environnement dépend principalement de la définition que l'on donne aux facteurs environnementaux », indique l'Inserm en faisant trois distinctions :
1) l'environnement chimique comme les pesticides et la dioxine.
2) l'environnement physique comme les rayonnements ionisants, les radiations UV, le radon.
3) les infections virales ou bactériennes qui sont aussi à l'origine de plusieurs types de cancers.
> ANTOINE DALAT
Le Quotidien du Médecin du : 09/06/2005